La Génétique néolibérale : les mythes de la psychologie évolutionniste
de Susan McKinnon
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Voici quelques années que les ouvrages issus du courant de la psychologie évolutionniste gagnent du terrain sur les rayons des libraires. Il y a des ouvrages de référence (celui-ci par exemple), les ouvrages de scientifiques accessibles au grand public et des livres de vulgarisation. Chez les scientifiques, le chef de file est sans aucun doute Steven Pinker. Parmi les livres de vulgarisation, le premier en France fut “L’animal moral” de Robert Wright et, “Pourquoi les femmes des riches sont belles” fut celui au titre le plus accrocheur. Mais la psychologie évolutionniste progresse aussi dans les médias, et propage sa conception du comportement humain dans le grand public.
Cela énerve les anthropologues. En effet, les atrocités commises au début du 20° siècle au titre de l’eugénisme, qui découlait du darwinisme social, on eut comme conséquence une prise de position radicale de la sociologie, et en particulier des anthropologues. Cette prise de position se concrétise sous la forme de postulats écartant totalement l’hypothèse évolutionniste pour l’étude des sociétés humaines. Grosso modo, cela se résume ainsi: le système cognitif humain serait totalement vide et libre à la naissance. Les traits de comportement des individus seraient alors élaborés entièrement au contact du milieu social, qui est autonome et existe indépendamment des individus. L’histoire biologique des individus, de l’espèce humaine, n’intervient en aucune façon, et il n’y a aucune incidence d’un quelconque instinct sur le comportement des individus.
Cela n’est évidemment pas du goût des évolutionnistes, qui au contraire sont convaincus du fait que l’histoire biologique de l’humain, et en particulier que son évolution au cours des deux derniers millions d’années a contribué à l’organisation de son cerveau. D’après eux, le milieu social est secondaire, et se forme dans le cadre défini par les mécanismes cognitifs sous-jacents des acteurs humains.
L’expérimentation étant impossible, et l’interprétation des observations étant très subjective, l’adhésion à l’un ou à l’autre des courants est plus une question de formation, du milieu scientifique auquel on appartient, ou même d’idéologie et de politique. Nous sommes face à des croyances en concurrence.
Ce livre trouve donc sa place dans une polémique sans espoir, où il semble illusoire d’envisager la conversion de protagonistes. Il est donc plutôt destiné à déstabiliser la perception de la psychologie évolutionniste dans le grand public, ou peut-être à fournir des éléments à ceux qui souhaiteraient s’engager dans un débat vindicatif.
La plupart des attaques visent la sélection sexuelle. Elles sont basées sur des non-concordances mineures, classiques dans ce genre de débat: on essaye de montrer qu’une idée n’est pas admissible car elle ne fonctionne pas pour un cas précis. Sur un plan méthodologique, ce procédé serait le bon s’il s’appliquait à des résultats non interprétables en termes de statistiques. Par exemple, un phénomène, un seul mais reproductible, qui permettrait d’observer que des informations se déplacent plus vite que la lumière remettrait en cause le seuil de la vitesse de la lumière dans les lois de la physique. Par contre, en biologie évolutive et en particulier humaine, une observation qui ne correspond pas aux prédictions doit être traitée sous l’angle statistique, car elle n’est pas reproduite: elle décrit un phénomène qui a été observé. Même si ce phénomène est constaté par plusieurs équipes de chercheurs, ce n’est qu’un seul phénomène. Si par exemple, on examine une théorie disant que les humains rendent service préférentiellement aux membres de leur familles génétiquement apparentés, et que l’on trouve une société dans laquelle ce n’est pas spécialement le cas, que les services se rendent selon d’autres règles, cela ne remet pas en cause la théorie. Pour la remettre en cause, il faudrait montrer qu’il n’y a statistiquement aucune tendance. Ce n’est pas la même chose. Malheureusement, l’auteur utilise exclusivement, sauf erreur de décompte, ce type de réfutation. C’est un peu comme si quelqu’un voulait montrer que le foot-ball est un jeu qui se joue avec les mains, en citant la main de Thierry Henry (voir la discussion à ce sujet sur Dial@ettico), celle de Maradona, celle de Vata, etc.
D’une façon générale, l’auteur montre une méconnaissance de la biologie de l’évolution, et en particulier du phénomène d’adaptation. Lorsqu’elle cite des propos émanant de chercheurs en psychologie évolutive, on peut suspecter qu’il s’agisse d’une déformation volontaire de ces propos, comme dans la phrase qui suit: «L’intentionnalité des gènes et de la sélection naturelle est censée se traduire dans l’esprit humain par un ensemble de mécanismes psychologiques innés et évolués qui fournissent les conduites détaillées de comportements spécifiques au genre, et dont on pense que l’objectif est de maximiser son intérêt génétique individuel.» S’agit-il d’une simple déformation de tournure volontaire visant à créer un biais d’interprétation ou d’une réelle mauvaise compréhension?
Il semblerait que l’option de la mauvaise foi soit plus probable: l’auteur cite Trivers, fondateur de la théorie de l’altruisme réciproque, mais déclare: «Favorables à un individualisme génétique radical, les psychologues évolutionnistes, et les sociobiologistes avant eux, doivent se confronter à une grande énigme: l’existence même de la vie sociale, et en particulier ces formes de comportement qui ne sont ni égoïstes ni intéressées.»
De-ci de-là, diverses allégations surprenantes sont attribuées aux psychologues évolutionnistes: «La psychologie évolutionniste rejette l’idée que le cerveau humain évolué puisse manifester une capacité générale à créer une multiplicité de formes culturelles et à apprendre toute une variété de comportements.»
Plus loin, l’auteur accuse les psychologues évolutionnistes de nier toute évolution culturelle. On se souviendra simplement du fait que Richard Dawkins est l’inventeur du concept de la mémétique, qui permet de proposer un support théorique à l’évolution culturelle. Que proposent les anthropologues?
Mais la plus probante est celle-ci: «Il est paradoxal que, dans une théorie si profondément ancrée dans une idéologie néolibérale du choix rationnel et de l’intérêt individuel, les individus finissent par être privés de la faculté d’être des agents et de faire des choix conscients.» Nous voyons à partir de cette phrase, outre le fait qu’elle soit mensongère, que Susan Mc Kinnon pense que les individus élaborent des théories scientifiques à partir des idéologies auxquelles ils adhèrent. Ce n’est pas impossible, mais c’est une grave accusation. Nous avons donc la confirmation qu’il ne s’agit pas d’un débat scientifique, mais d’un débat d’idées qui voudrait empiéter sur un débat scientifique. Bref, c’est l’inquisition.
Ce qu’il sourd de ce livre est une vision aigrie d’une modification des connaissances, comme ce fût le cas lors de la publication de L’origine des espèces.
Les critiques ne se font pas sur le contenu scientifique, mais sur l’idéologie à laquelle il faudrait adhérer pour trouver agréable cette description du monde, indépendamment de ses fondements scientifiques. Il ressort, comme lien entre les anti-darwiniens du XIX° siècle et ce livre, une haine farouche de se voir affublé de points communs avec les animaux.
Le principal grief que reproche l’auteur aux psychologues évolutionnistes est en fait d’accepter que le monde soit comme il apparaît selon leurs travaux. Elle va même jusqu’à dénoncer une «méchanceté originelle » dans l’humain tel qu’il apparaît dans leurs écrits. On a peine à ne pas faire appel à de la paranoïa sensitive pour expliquer des interprétations aussi farfelues.
Je passerais sur le contresens attribué à la “théorie de l’esprit” dans ce livre. La traductrice ne semble pas connaître le sens précis de cette locution et lui attribue un sens mot-à-mot qui n’a rien à voir avec le sens utilisé en sciences cognitives, bien que la même locution (Theory of mind) soit utilisée en anglais. N’ayant pas lu la version originale, je ne peux que regretter un manque de précisions.
Pour finir, je préciserais quand même que la cible principale des attaques est Robert Wright, essentiellement à partir de diverses tournures de phrases qu’il utilise, et qui effectivement sont parfois un peu abusives. Mais Robert Wright n’est, en fait, qu’un journaliste, qui utilise plus la littérature que l’argumentation scientifique pour diffuser ses idées. Qu’il soit un ambassadeur de la psychologie évolutionniste est indéniable, mais ce n’est pas avec lui qu’une débat scientifique sur le sujet doit être engagé. Ce livre n’est donc pas à considérer comme une source d’argumentation fiable.








